Portrait

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Le Réalisme rêvé de Christian Broutin

    Christian Broutin a gardé la fraîcheur de l’enfance ; il suffit de le voir feuilleter et parler avec émotion d’un tout petit livre qui lui fut offert jadis par son oncle, le peintre Maurice Buffet. Dans cet album du Père Castor illustré par Rojan et intitulé Scaf le phoque, on reconnaît, curieusement, nombre de thèmes qui hantent l’œuvre actuelle de l’artiste : les espaces infinis, les aurores boréales, les ciels immenses et nuageux, le navire enserré par les glaces, les jungles luxuriantes, les animaux, et l’homme le plus souvent réduit à une silhouette ou à un point minuscule dans des paysages lunaires... En outre, dans de nombreux tableaux, un sujet revient comme un leitmotiv énigmatique : le Mont Saint-Michel — le peintre, semble-t-il, établissant un rapport secret entre l’abbaye qui s’élève au milieu d’immenses bancs de sable, et la cathédrale de Chartres (où il est né...) qui, elle, émerge des champs de blé de la Beauce. Aujourd’hui, à la Roche Guyon, des fenêtres de sa maison et de son atelier situés au milieu d’un jardin foisonnant à flanc de coteau, on retrouve ces visions grandioses devant le paysage panoramique extraordinaire de la Vallée de la Seine — motif aussi de quelques toiles.

    Très tôt déchiré par la perte de sa mère, favorisé cependant par l’environnement familial, les seuls intérêts de Broutin lorsqu’il est enfant sont le dessin, la peinture et la rêverie, avec un goût intense du moindre détail dans le domaine de l’imagination. Il faut préciser que dès l’âge de cinq ans, il copie les illustrations de Grandville et de Gustave Doré admirés dans de merveilleux albums que lui prête son grand-père bibliophile. C’est peut-être l’origine de la virtuosité déployée plus tard dans ses tableaux aux formes dessinées avec une précision extrême. Broutin renoue avec son enfance à la fin des années cinquante lorsqu’il réalise ses premiers dessins d’inspiration fantastique. Il a trouvé sa voie ! Il en avait été provisoirement détourné pendant ses études à l’École Nationale Supérieure des Métiers d’Art où il avait été très bien formé aux différentes techniques et encouragé au travail soutenu.... Mais ses professeurs de peinture, Jean Aujame, Jacques Despierre et Robert Humblot avaient une conception très raisonnable de l’art de leur temps : les grands peintres contemporains prônés alors par l’Ecole étaient Yves Brayer, Louis Carzou, André Marchand ! Bref, Broutin est en pleine possession de ses moyens au début des années soixante et il se laisse enfin aller à son inspiration, à sa nature profonde. Malgré les réticences de certains, il s’obstine à suivre son propre chemin, sa ligne personnelle. Il a trouvé aussi sa “manière”: peints à l’huile ou à l’acrylique, ses tableaux sont toujours d’une matière lisse, sans aucun empâtement. De son aveu même, ses œuvres “en couleur” reflètent pour lui la réalité tandis que celles en noir et blanc, avec toute la gamme des gris, sont l’expression de la vérité. La “Vitesse de la Lumière“, série de huit toiles consacrées à sa mère, en apporte la démonstration, et donne une preuve supplémentaire de l’importance de ses souvenirs d’enfant.

    Parallèlement à son œuvre de peintre, Broutin se manifeste avec brio dans les arts graphiques et la publicité : il est l’auteur d’innombrables illustrations de romans, de couvertures de livres, d’affiches de films... Il réalise même, d’après ses propres dessins, un court-métrage cinématographique sur la corrida. Quels que soient ses moyens d’expression, il semble toujours les pratiquer avec aisance, comme naturellement. Dans son œuvre peint, comme dans ce qui relève des arts dits décoratifs, le labeur jamais ne se ressent et son univers, si reconnaissable, cette vision du monde qui le rapproche d’un réalisme poétique et fantastique, sa “patte”, pour reprendre le langage familier des ateliers, se retrouvent dans toutes ses créations, des fresques grand format jusqu’aux timbres-poste !

    Une œuvre de Broutin est reconnaissable à ce goût fascinant qu’il a pour les détails, et cette façon de peindre un ensemble avec ses minuscules composantes. D’autre part, ses représentations du réel sont poussées à un tel degré que nous acceptons comme normale l’intrusion d’éléments parfois déconcertants pour un esprit rationnel. Ses compositions, insensiblement, nous amènent à prendre conscience de mondes invisibles dissimulés derrière d’illusoires apparences. Cette perception que nous donne parfois sa peinture de mondes autres, à la fois ressemblants et mystérieux, provient souvent de variations infimes entre espace et temps. Il refuse la conception d’Aristote d’un univers fini, figé, et la soumission aux seules apparences qui se manifeste presque toujours dans la peinture figurative. Il nous donne plutôt à voir une nature plus ou moins familière dans laquelle se trouve simplement quelque élément énigmatique. D’où un “écart” qui nous dépayse et qui peut parfois nous entraîner dans une “sidération” comme, par exemple, celle pouvant survenir dans la vie par une nuit d’été soudain parcourue d’’étoiles filantes...

    Assimiler Broutin aux Surréalistes, comme pourrait le faire hâtivement un regardeur, serait simpliste et inexact. “Surréaliste” n’est plus qu’un qualificatif - dont on abuse souvent à tort et à travers - qui, en fait, concerne très précisément un mouvement artistique daté et disparu depuis des décennies. Néanmoins, Broutin pourrait faire sienne cette déclaration d’un grand peintre surréaliste, historique, lui, René Magritte : “Mes tableaux sont des images. La description valable d’une image ne peut être faite sans l’orientation de la pensée vers la liberté.”

    De nos jours, en ces débuts du XXIème siècle, quelques peintres poursuivent des recherches ayant souvent des points communs avec celles de Broutin. L’un d’eux, Dan Jacobson, a fondé un “mouvement réaliste et imaginaire” baptisé le maxiréalisme, qu’il situe entre surréalisme et hyperréalisme. En 2005 et 2006, il a pu regrouper sous cette bannière un certain nombre d’artistes dans des manifestations intitulées “Le rêve du réel” au Château d’Auvers sur Oise et au Centre Jacques-Henri Lartigue de l’Isle-Adam. Outre Dan Jacobson et Christian Broutin, le groupe comprend Michel Bez, Michel Dubré, Claude Hayon, Georges Faget-Benard, Patrick François, Michel Plaisir et Jeanne Marie Véron.

    Toutefois, pour en revenir à Christian Broutin, la maîtrise technique et le métier ne suffisent pas pour faire une œuvre ; il faut aussi ce souffle créateur qui anime les artistes authentiques, cette “Nécessité Intérieure” pour reprendre l’expression de Kandinsky. À l’évidence Broutin possède ce don. Son inspiration aux thèmes souvent oniriques peut parfois sembler insolite ou mystérieuse à un spectateur pressé ; en fait, elle obéit à une logique invisible qui déroute seulement les esprits trop cartésiens. Cet imaginaire si personnel, donc unique, constitué pendant la prime enfance, ne se dévoile qu’à la longue à l’amateur véritable qui doit dépasser le “maxiréalisme” de certains tableaux, aller au-delà, pour y découvrir la sensibilité cachée et la naïveté au sens profond du terme, c’est-à-dire “la simplicité, la grâce naturelle empreinte de sincérité”. À toutes ces qualités s’ajoute enfin une dimension poétique, et ce n’est pas un hasard si c’est une femme poète, Andrée Chedid, qui a su le mieux parler de sa peinture et de ses “images si réelles, si rêvées”.



Georges Richar-Rivier
Gordes, juillet 2007


 
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Dernière mise à jour le 21/01/2016